Archives de la catégorie ‘Laïla’

4-

Publié: 03/10/2010 dans Laïla

Quelque chose n’allait pas, à la maison.

Lumière n’est pas là. Il a dit qu’il partait voir un ami très important et que ça ne pouvait pas attendre. Dès qu’il reviendrait, il lui apprendrait les couleurs. Cela fait cinq jours.
Papa n’est pas là. Voyage de travail. Quatre jours qu’il est parti, deux jours qu’on est sans nouvelles.
Fadi n’est pas là. Depuis quelque temps, il dort chez un copain. Il ne passe à la maison que pour prendre des affaires, dire qu’il va bien et repartir sur la pointe des pieds.
Maman n’est pas là. Elle est chez la voisine, à discuter cuisine, ménage, mari et enfants.
Laïla n’est pas là non plus. Elle a l’esprit ailleurs.
Ses petites mains jointes au creux du ventre, sa jolie tête légèrement inclinée de coté, sa bouche en bouton floral tordue sous l’effet d’une pensée imposante, elle songeait à toutes ces lumières qu’elle commence à voir un peu partout, tantôt très légères, tantôt d’une intensité aveuglante.
Cette fois, elle en était vraiment terrifiée ; qu’une personne puisse penser aussi intensément à une chose en particulier, cela paraissait normal, mais qu’elle arrive à avoir en tête tant de choses à la fois, ceci dépassait l’entendement de la petite fille, et elle commençait sincèrement à croire qu’il fallait qu’elle arrête de pousser, tant l’univers des grands était malsain.
Avant de partir, Lumière eut droit aux confessions de Laïla, qui, assez agitée, lui avoua sa crainte de ne plus pouvoir supporter ces étranges visions. Toutes ces lumières qui fusaient de partout la laissaient hagarde, d’autant plus qu’elle n’arrivait pas à déterminer qui pensait à quoi.
Lumière, comprenant que l’esprit de la fillette risquerait sérieusement de se brouiller s’il n’intervenait pas tout de suite, lui demanda qu’à chaque fois qu’elle sentirait sa vision dérangée, de fermer les yeux avec force et de faire le vide dans sa tête, de compter jusqu’à dix avant de les ouvrir bien grands en regardant le ciel. Mais que si elle tenait vraiment à apprendre à distinguer entre les pensées et leurs propriétaires, il fallait qu’elle procède par élimination, se concentrant sur une seule personne à la fois, n’accordant aucune importance au reste.
Laïla ne savait vraiment pas comment allait-elle s’en sortir, mais elle était bien décidée à tenter sa chance.

Le surlendemain, Fadi revint à la maison chercher son appareil photo, mais n’y trouva que sa petite sœur qui lui demanda s’il tarderait à revenir habiter avec eux. Perplexe, il répondit qu’il n’en savait rien, quand quelqu’un frappa à la porte.
Laïla ouvrit, cédant le passage à une jolie jeune fille toute en larmes, et crut mourir quand elle fut submergée par une vague de lumières qu’elle localisa –de prime abord- divergeant des yeux de son frère et du bas du ventre de la demoiselle, si ce n’est le copain de Fadi qui fit une entrée fulgurante et demanda aux deux jeunes gens de l’accompagner dehors pour discuter calmement. Mais lui-même était très agité, émettant une lumière intense de partout son corps et ayant du mal à contenir ses tremblements.

Fadi pria sa sœur de monter s’enfermer dans sa chambre. Elle s’exécuta après avoir salué la jeune fille, qui avait un air étrangement calme et regardait fixement le mur d’en face.

Publicités

-3

Publié: 02/09/2010 dans Laïla

Quand Laïla eut ses quatre ans, sa tante Sabi commença à avoir des doutes quant à sa perception des couleurs.
La famille de sa sœur était venue fêter l’anniversaire de Laïla chez elle, et, par la même occasion, passer un week-end paisible au bord de la mer, loin du brouhaha fatigant de la ville ; mais, au dernier moment, un coup de téléphone leur informa que leur grand-père paternel était gravement souffrant et qu’il désirait revoir tous ses enfants réunis autour de lui à l’instant où il rendrait son dernier souffle.
La maman de Laïla a décidé que celle-ci était trop petite pour assister à un évènement aussi triste et a cru bon la laisser chez sa sœur.

Le jour suivant, avant de se mettre au lit, les enfants ont fait la course jusqu’à la salle de bain et se sont rués sur leurs brosses à dents, se disputant qui mettra en premier du dentifrice.
Laïla, qui était restée un peu à l’écart, leur demanda timidement de lui donner sa brosse à dents.

–        Mais prends-la toute seule ! Lui dit son petit cousin de cinq ans.
–        Je ne sais pas c’est laquelle.
–        Tu ne sais pas ? Mais de quelle couleur est-elle ? Demanda sa cousine de douze ans.
–        Rouge. Maman dit qu’elle est rouge.

Dans le verre à brosses à dents, il restait une rouge, et une rose.

–        Eh bien, tu es la seule à avoir une brosse à dents rouge. Tiens, la voilà. Tu ne sais pas faire la différence entre le rose et le rouge ? S’informa gentiment sa cousine.
–        Je ne sais pas. Toutes les couleurs se ressemblent. Et puis ça veut dire quoi, une couleur ?

Le petit cousin éclata de rire et poussa un hurlement digne d’un poussin : « Maman ! Maman ! Lili sait pas faire la différence entre les couleurs ! « .

Laïla ne se vexa pas. La notion des couleurs lui était totalement étrangère. Pour elle, c’était comme des petits insectes qui habitaient sur toutes les choses, chacun ayant un nom différent de l’autre, et qu’elle était trop petite pour pouvoir voir.

Tante Sabi sermonna son fils, lui dit que Lili était encore petite et qu’il se peut qu’elle ne distingue toujours pas entre les couleurs ; puis proposa un petit jeu : elle prit trois feuilles de couleurs, les présenta à Laïla et lui demanda de lui montrer dans la chambre trois objets dont les couleurs correspondaient à celles des trois feuilles.

Le lendemain matin, tante Sabi amena Laïla consulter un ophtalmologue.
Ce dernier fut catégorique, Laïla souffrait d’un état très avancé de daltonisme.
Quand le vieux médecin essaya d’expliquer à la fillette le plus simplement du monde qu’elle ne pouvait voir les couleurs, elle crut que les petits insectes avaient peur d’elle, et que s’ils continueraient à refuser de se monter à elle, elle restera une petite fille toute sa vie.

–        Alors… je ne vais pas devenir une grande dame comme maman ?
–        Mais si, mon oiseau, mais si ! c’est juste que, même en devenant une grande dame comme ta maman, tu continueras à voir les choses en noir et blanc.

Laïla pensa que Noir et Blanc étaient très sympas, parce qu’ils ne se cachaient pas d’elle, et elle décida d’en faire ses amis.

Quelques années plus tard, et sous la demande de Lumière, elle raconta son histoire, (dont elle se souvenait très bien) à une amie de sa maman, une dépressive dépourvue de fibre maternelle.
Quand elle eut fini, elle lui demanda : « Ce que je ne comprends pas, c’est quand les gens disent que je suis malade. Quand on est malade, on souffre, on a mal, on reste au lit… moi, je vais très bien !  »

Depuis, cette amie est devenue une maman modèle, elle ne consulte plus de psychologue et ne prend plus de calmants. Et, à chaque fois qu’elle rend visite à la mère de Laïla, elle offre à cette dernière des petits insectes en papier noir et blanc qu’elle accroche au plafond de sa chambre, et sur lesquels était écrit, dans diverses langues : « merci ».

-2

Publié: 26/08/2010 dans Laïla

« Cher petit cahier que maman dit rouge, que papa dit carmin, et que je vois gris :
Aujourd’hui, quelque chose de très étrange m’est arrivée, c’était très amusant mais ça m’a fait un peu peur.
Tu veux que je te raconte ça dès le début ? D’accord.
Quand je suis rentrée de l’école, j’ai entendu maman pleurer au téléphone. Papa ne savait pas, il regardait la télé.
Alors je suis allée lui demander pourquoi elle était si triste, et là je l’ai entendu dire à ma tante Sabi qu’elle ne faisait plus confiance à papa, elle croyait qu’il la trompait. Elle a aussi parlé d’une crise qu’il fait, mais moi, il ne m’a pas semblé malade. Je sais que tromper une femme veut dire qu’on a une autre femme, peut être d’autres enfants, et que c’est grave et que ça fait beaucoup de chagrin aux mamans.
Quand j’allais entrer dans la chambre pour dire à maman qu’il ne fallait pas s’inquiéter, que papa est quelqu’un de très gentil et il ne lui ferait jamais de mal, Lumière m’a dit de patienter un peu et de bien regarder les choses autour de maman. Au début j’ai cru qu’il voulait me faire une farce et je lui ai dit que c’était pas le moment ; mais après, beaucoup de choses sont devenues lumineuses dans la chambre. Ainsi que les yeux de maman.
La lumière était rouge, et je la voyais sortir d’une valise sur l’armoire, de l’album photo du mariage des mes parents, du téléphone, et puis il y’en avait un peu qui sortait de ma poitrine. Ça m’a fait super peur, et j’ai demandé à Lumière ce que c’était. Mais Lumière m’a dit de ne pas m’en faire, et d’aller jeter un coup d’œil dans la chambre de mon frère.
Mon frère était entrain de jouer à la guitare, de la lumière sortait aussi de ses yeux mais elle était verte. Il en sortait de partout : de sa guitare, des posters des filles accrochés aux murs, de sa cigarette, des tiroirs, même l’air commençait à devenir vert.
J’ai dit à mon ami que la lumière devait corresponde aux choses auxquelles ils pensaient, et il a dit oui.
Alors je suis allée au salon, et j’ai vu papa qui continuait à regarder la télé. Papa émettait une lumière très blanche, et la seule chose dont il en sortait dans la pièce était la petite bande au bas de l’écran où défilaient des informations.
Et puis, à la télé, on passait un documentaire qui parlait, d’après ce que j’ai compris, des femmes qui n’aimaient pas leurs seins et qui en mettaient d’autres artificiels.
Ça m’a trop fait rire, papa m’a entendu et il est venu me faire un gros bisou avant de retourner lire son journal.
Au dîner, maman a fait semblant que tout allait bien, mais son visage était fermé (je comprends maintenant pourquoi on dit visage fermé : ça veut dire qu’il n’encourage pas les gens à lui adresser la parole).
Là, j’ai demandé à papa si les choses que ces femmes à la télé se mettaient faisaient mal. « Mais quelles femmes, ma puce ?  » qu’il a répondu.
« Les femmes du docu qui passait tout à l’heure, celles qui veulent avoir des seins plus grands !  »
Mon frère a éclaté de rire, le crétin ! Mais papa a souri et a dit « ma chérie, je ne regardais pas le documentaire, je lisais les infos ! Il y’a plein de conneries qui passent à la télé et il faut bien choisir ses programmes.  »
Maman a souri aussi. Elle s’inquiétait pour rien. Mais vraiment pour rien !
J’ai fait un clin d’œil à Lumière, mais personne ne m’a vu !
Tu sais quoi ? Je comprends maintenant ce qu’il a voulu me dire ce matin. Il pense, et moi j’agis. On est différent, ce qui fait que tous les deux on est exceptionnels, mais on a besoin l’un de l’autre… un peu comme les pièces d’un puzzle : elles sont complémentaires.

Voilà ! Je te souhaite bonne nuit petit cahier gris.

Ah, au fait, tu as vraiment cru que j’ai vu les couleurs des lumières qui sortaient de partout ? Mais non ! Je t’ai bien eu ! C’est Lumière qui me l’a dit, il compte m’apprendre à distinguer les couleurs, ça va être génial !

Sur ce, au revoir ! « 

-1

Publié: 23/08/2010 dans Laïla

Laïla est daltonienne. Son état est grave, elle voit en niveaux de gris, comme dans un film noir et blanc.

Le jour où on le sut, son père tint le coup, sa mère fit une crise nerveuse et depuis, elle est diabétique. Mais Laïla ne s’en sent nullement coupable. Du haut de ses huit ans, elle a compris que seule la destinée est fatidique ; le destin, lui, c’est un peu comme un livre de coloriage, et quand bien même elle ne saurait quelle couleur mettre, et où et pourquoi, elle pourrait ajouter des détails, en effacer d’autres, arracher les pages déplaisantes et fixer des signets sur ses favorites en en prenant bien soin.

Elle a compris aussi que la vie est bourrée de méchants, que le bien ne triomphe pas toujours, que les enfants ne naissent pas du nombril de leurs mamans, ainsi que le fils des voisins n’est qu’un enfant adoptif.

Un certain matin d’un automne tardif, elle alla au jardin publique se promener avec son père. Elle joua à cache-cache avec des enfants de son âge, s’écorcha le genou en tombant d’une balançoire, et fit la connaissance d’un ami imaginaire.

Lumière était un garçon très calme, très gentil, et toujours souriant. Il la faisait rire jusqu’aux larmes, et quand elle se sentait triste et seule, quand elle pensait que la vie était trop injuste, il trouvait toujours un moyen de la consoler.

Laïla ne savait pas grand-chose à propos de Lumière. D’ailleurs, elle s’en foutait. Il disait qu’il était beaucoup plus grand qu’elle, qu’il venait d’une ville très lointaine, qu’il était là pour l’aider et qu’il fallait garder leur amitié secrète. Et ça l’arrangeait. Il ne parlait jamais de ses parents, de sa vie dans son ancienne ville. Il ne mangeait jamais, ne buvait jamais, et les gens passait à travers lui comme s’il était invisible, inexistant, comme s’il était lumière…

Laïla ne comprenait pas pourquoi ils n’étaient pas comme tout le monde, Lumière lui, ne comprenait pas pourquoi fallait-il qu’ils soient comme tout le monde.

« Chaque être est une exception pour Dieu. Cherche en toi ce qui fait que tu sois si différente des autres, c’est cette différence même qui fait que les gens s’entendent, se complètent ».

Un peu plus tard, dans la soirée, quelque chose arriva, et Laïla comprit qu’entre elle et Lumière, il n’était pas seulement question de complémentarité, il était question de fusion.

Toujours du haut de ses huit petites années d’innocence et de naïveté, elle a su saisir l’essence même de leurs êtres : il était la pensée et elle était l’action.

De natures très opposées, la fluidité de son ami coulait en elle pour se solidifier et devenir quelque chose de concret, de palpable, quelque chose qui pourrait évoluer depuis son monde à lui, fictif et abstrait, parallèle au monde bien réel de Laïla, pour prendre forme en ce dernier.

L’impact était intense et la fillette ne s’en rendait pas compte. La projection de cette fusion s’étendait bien au-delà des repères spatio-temporels, mais elle était trop occupée à faire la part des choses dans sa petite tête pour s’apercevoir des changements troublants en train de s’opérer discrètement dans sa vie.

La nuit, quand Lumière lui souhaita bonne nuit et fut englouti par l’obscurité du placard, Laïla, toute excitée, relata son aventure dans le petit cahier rouge lui tenant lieu de journal intime.