Archives de la catégorie ‘Abecedarium’

X

Publié: 02/10/2011 dans Abecedarium

Narcisse,
Narcisse.
Ton nom me colle au corps comme une deuxième peau.
L’horizon, c’est cette ligne imaginaire où se joignent ciel et océan. Tu es au dernier étage du premier, je suis au fin fond du second.
La ligne n’est plus aussi imaginaire et s’étale en un ruban imperméable à perte de toucher.
Je vis en apnée de toi.
Le manque s’installe, insistant. Comme une sonnerie de téléphone auquel on ne répond pas. Et qui s’arrête puis reprend.
Parfois, il m’arrive de décrocher.

– Allô ?
V. à l’appareil.
D’accord. A ce soir ! Bisous.

Ton manque est handicapant.
Un peu comme une amputation.
Mais une amputation qui ne cicatrise pas.
Elle a une grosse gueule, et la mémoire, comme le sang, coule mais ne tarit pas.
Rien n’y fait.
Des créatures de sexe masculin frappent à ma porte, demandent de mes nouvelles, devinent le manque, l’amputation, pensent pouvoir la panser, et prennent des gants pour ce faire, et je devine en eux cette envie de compassion rémunérée, cette exigence doucereuse, « je t’offre de l’oubli et on passe à autre chose. Mais surtout, ne m’en dis rien ».
On veut m’entamer là où tu t’es décollé. C’est tellement facile.

Oui ?
Y. à l’appareil.
Va te faire foutre.

Il m’arrive de tout dire.
Quand on s’y attend le moins. Quand on s’attend à autre chose.
Du coup, on le prend mal. On vient suturer l’amputation et on finit par l’ouvrir de plus belle.
Mais je ne tolère pas qu’on revienne s’excuser d’avoir raté la facilité de si près.

Je passe te prendre. Prépare-toi.

Il m’arrive de ne rien dire, aussi.
Et le silence accueille le silence. Ne se dresse entre nous que l’amputation, si tôt prise en charge par une dextérité sincère et réservée.
Je lui en sais gré pour la seconde fois.

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IX

Publié: 13/09/2011 dans Abecedarium

Norah,
Ma tête est une auberge espagnole.
Tu désertes ma tête.
Ma tête sent le renfermé. Sent le vide.
Tu accapares le renfermé. Le vide.
Il y a cette zone. Atemporelle.
Ce no man’s land.
Je suis dedans.
Tu es derrière. Tu es devant.
Je suis dedans.
Tu es quelques gamins belligérants.
Avec des armes de destruction massive.
Des mitraillettes, des fleurs dans les canons.
Il y a cette mémoire. Aussi.
Atemporelle. Naturellement.
Minée de souvenirs.
C’est drôle, tout de même.
Les mines se régénèrent.
Avec des béquilles, en bonus.
Comme dans un jeu vidéo.
Beat them all.
Mais je ne bas personnes.
Le divin est en ces gamins.
Tu me pénètres.
Et sans me décortiquer.
Tu m’exploses mille fois l’heure.
Je suis une ligne fermée en forme d’homme.
Et dedans, plein de morceaux organiques.
Et à chaque secousse, une nouvelle forme de vie.
Fondamentalement douloureuse et inutile.
Un OVNI.
Objet velu non identifié.
Et puis, il y a cette fiction.
Elémentaire.
Basique.
Et moi. L’Animal.
Et toi. Le Divin.
Et on court à contre-évolution.
J’en peux plus, chérie.
Déconne pas avec la manette.
Et débranche, quand tu termines.

VIII

Publié: 24/08/2011 dans Abecedarium

Narcisse,
T. est morte.
Accident de voiture.
J’ai fracassé Gypsy de rage.
Je n’ai pas envie d’en parler.
J’ai vu beaucoup de monde à l’enterrement, reçu beaucoup de monde à la maison, n’ai pas reconnu beaucoup de monde, et beaucoup de monde, c’est beaucoup trop bruyant.
J’ai fini par coucher avec X., j’ai mal et j’ai besoin de toi plus que jamais.
J’ai des réponses et des questions. Mais aucune des réponses ne s’imbrique avec aucune des questions.
Je n’ai pas vraiment le choix : je peux me contenter des réponses et aller comme va le monde, ou étaler mes questions sans lendemain et risquer d’aller à contre courant. Dans les deux cas, tu ne figures pas alors à quoi bon se prendre la tête.
C’est drôle comment un choix antérieur peut annuler tous ceux qui viennent après, comment, à chaque tournant décisif, il envoie balader tous les calculs déjà faits parce qu’il ne peut y avoir plus grand regret, parce que la douleur est là et à son comble et surtout parce qu’on s’en branle un peu des conséquences et qu’on sait qu’on a vécu tout ce qu’il fallait vivre.
Et qu’on a cessé le reste.
Dans deux jours, j’expose mes peintures dans la Grande Salle du théâtre. Ça devait avoir lieu juste après la pièce de T. Maintenant, X. me propose sa piètre personne pour me tenir compagnie dans la noire solitude des coulisses en attendant le début de l’exposition. Mais le plus piètre de nous deux, le plus lâche et le plus en manque d’humanité, c’est moi. Je n’ai pas envie de tout annuler, j’ai peur d’être rongée par l’oisiveté, peur de me morfondre et de me complaire à me morfondre. Peur de faire antichambre et de me rendre compte qu’il n’y a personne pour me recevoir que moi-même. Moi-même que je n’aime pas trop.
Puis je pense à l’absurdité de ceux qui disent qu’elle « aurait aimé que tu tiennes bon, que tu le fasses en son honneur, elle aurait voulu ça, elle t’aimait tant ! ».
Et T. n’aimait personne. Elle n’avait plus le courage d’aimer, de s’attacher, de se faire du mal pour se sentir en vie. Elle n’existait qu’à travers ses personnages piétinant le bois de l’estrade et recueillant les applaudissements des spectateurs sans grand enthousiasme ; elle aurait aimé mourir sur scène, mourir vraiment, s’enrober dans un moment de complète absence terrestre et se relever par je ne sais quel miracle quand le rideau tombe, neuve et sans scrupules.
J’ai vu beaucoup de monde dans les coulisses, reçu beaucoup de monde à l’exposition, n’ai pas reconnu beaucoup de monde, et beaucoup de monde, c’est beaucoup trop bruyant.
J’ai fini par recoucher avec X., j’ai mal et j’ai besoin de toi plus que jamais.

VII

Publié: 17/08/2011 dans Abecedarium

Norah,
Joyeux anniversaire.
Je t’embrasse.
J’ai passé ces derniers jours à penser au cadeau parfait que j’aurai voulu t’offrir. J’ai renoncé, plus par lassitude que parce que tu n’es pas là.
Tout ce qui renvoie à tes yeux-miel, à ta bouche-tomate, à tes cheveux-chocolat, à ta peau-pêche, m’use jusqu’à la dépression.
Ah, ta peau.
Et tu arrives à survivre sans moi.
J’enrage.
Je suis à W. ; à l’entrée de la ville, un panneau publicitaire touristique avec, en dessus, en grosses lettres rouges sur fond blanc : W. vous souhaite la bienvenue.
C’est con. Une ville ne peut pas souhaiter la bienvenue aux visiteurs, ni aux revenants. Et je m’en fous si, par ville, on entend ses habitants. Jamais les habitants d’une quelconque ville n’ont fait cas de la visite d’un lambda.
Je prends un café sans sucre, je prends sur moi mon égoïsme et ma conscience tardive et bouffie des choses de ton monde, je prends la vie comme elle s’offre : sans toi.
W. est grande, poussiéreuse, avec des alcooliques un peu partout. Des âmes égarées errent au gré du temps, les mains tendues en avant, comme des armes blasphématoires qui s’élèvent contre la fatalité d’une contrefaçon mondaine arbitrairement endurée. Je rejoins le tourbillon, m’égare un peu et tends les mains vers et contre un fantôme aux arrière-fonds nus et glaciaux, et je ne sais lequel de nous deux est le chasseur, lequel est le chassé.
Je tourne en rond. Un courant de chair vivante m’entraine et je me sens étranger, étrange, comme un bout de métal plaqué-humain rongé par la rouille de la culpabilité. L’amertume me reprend et je me rue dans le premier salon de thé qui s’offre à mon regard, m’écroule sur une banquette dans un coin discret ; la boiserie vieille et fatiguée a les mêmes envies d’écroulement interminable, de précipitation infinie toujours vers le bas de l’oubli. Des mains et toujours des mains qui passent sur la boiserie, passent sur moi, des mains sales, des mains parfumées, des mains humides, des mains rugueuses, des mains amorphes, tes mains, tes mains, ta peau, tes doigts qui s’approchent, qui se risquent à écraser le millimètre cube d’air comprimé qui sépare nos peaux, la décharge et tes doigts qui s’enfoncent profondément dans mon être, le frisson, la jouissance, le vertige, la bêtise et mon être élastique qui rebondit et expulse tes doigts, les perd, les pleure ; le regret, l’amertume et encore l’amertume, et un enième café noir sans sucre.
Noir comme mon être en deuil.
Je tue le mal par le mal.
Je quitte la banquette, la boiserie, les alcooliques, la poussière et un goût salé au fond du dernier verre de café.
W. est une putain qui se paie cher.
Je te demande pardon.

VI

Publié: 13/08/2011 dans Abecedarium

Narcisse,
De toute évidence, je n’aime de la ponctuation que les points.
T. m’en a fait la remarque. Elle a dit : « Mets-toi à la musique. Il y a toujours un point à la fin de toute musique ».
Moi, je crois qu’il y a DES points. Trois, jusque là, trois points de suspension que m’a offerts S., trois notes tristes, et Gypsy.
Alors j’ai su que.
J’ai des poussières et quelques années. Des poussières avant, des poussières après, et toi et les années au beau milieu de la figure, glissant au rythme des courbes de chaque ride naissante vers l’abîme de l’oubli. Un oubli indésirable.
Parfois, je fais semblant d’avoir pardonné. On s’est envoyé des coups corrects et justifiés. Les plus bas ont été les plus durs, mais ça n’a jamais été admissible de tolérer les ratés. Ça générait des rancœurs qui ressemblaient à des blessures d’où l’on n’a pas retiré le couteau.
On s’abusait, on tombait dans des excès morbides et dès que l’un merdait l’autre se dénonçait, sans reconnaissance on se disait merci et se partageait vaniteusement un poids sur la conscience alors qu’il aurait suffi de laisser tomber sans broncher.
Il aurait suffi aussi de faire face à l’envers comme à l’endroit, mais on n’aimait pas la facilité en toute chose et on choisissait nos résolutions de sorte que ce ne soit jamais définitif.
Tu ne t’es pas fait excuser pour mes quatre poupées en porcelaine que tu as cassées et en as accusé le chat des voisins du haut bien que ces derniers n’en eurent jamais, alors j’ai jeté ton vinyle des Rush à la poubelle et dit que ce même chat l’a croqué. Tu n’a rien eu pour ta défense et je n’ai rien eu pour ma gloire.
Nos petits délits mineurs d’amour et de haine s’estompaient dans le noir du lit quand on s’envoyait jusqu’au petit matin en prison ferme avec travaux pas si forcés que ça ; mais nos sacrifices souvent illégitimes et limite masochistes échouaient dans l’asile du non-dit, et on devinait, on souriait et on s’aimait par-dessus bord en toute humilité. Et on s’en souvenait.
Se maintenir en haleine tout en évitant la frustration des compromis nous réussissait. On était insatiables, et plus on creusait, plus le gouffre nous semblait peu profond et on ne voyait pas que ce que l’on entreprenait pour nous nous rapprocher ne faisait que nous éloigner l’un de l’autre.
On finissait par se blaser de tout et de rien et adopter un silence sur la défensive.
V. est passé aussi. Il n’est resté que cinq minutes, m’a présenté ses vœux d’amour et de santé et, rigide comme un i sur le seuil de la porte, m’a dit : « Tu es ravissante. Essaie de passer à autre chose.  »
J’ai l’impression que la plaie que tu lui as faite sur le front ne veut pas cicatriser. Il est resté stoïque et je lui en sais gré.
Je ne peux pas dire que la soirée s’est terminée en apothéose. S. jouait et achevait toutes ses chansons par un la mineur.
Gypsy est aussi tienne que je le suis.

V

Publié: 11/08/2011 dans Abecedarium

Norah,
J’ai fait le ménage. Je ne sais pas quel jour on était, je ne me pose plus de questions.
Quand ton manque se fait impertinent, je sors engueuler les gens.
Les gens qui disent que la vie est belle, qu’elle vaut la peine, et qui n’osent pas. Les gens qui aiment en cachette, qui regardent par-dessus leurs épaules, et qui n’osent pas. Les gens qui attendent qu’elle passe, qu’il tende la main, qu’elle soit seule, qu’il consume sa cigarette, et qui n’osent pas.
Les gens qui n’osent pas.
Je sors engueuler les gens et je me retrouve en plein va-et-vient conflictuel entre moi-même et moi dans les gens. Et U. qui m’agrippe par le bras, qui m’amène je ne sais où, qui me fait m’assoir sur un banc, qui me parle de choses et d’autres qui vont mal dans ma vie, qui me demande de « bon sang de bon dieu ouvre les yeux et reprends-toi en mains », et moi qui ferme les yeux qui me bouche les oreilles qui sais que ce n’est qu’un avant-propos qu’il viendra à toi qui n’aime pas qu’on vienne à toi qu’on parle de toi qu’on te conjugue au passé, moi qui ai mal chaque fois qu’on prononce ton prénom qu’on plaide ta cause encore plus la mienne, moi qui ne sais pas le comment le pourquoi qui ne sais plus quand et où qui ne veux plus rien savoir du tout et qui aimerais simplement te dire reviens.
Et U. qui, enfin, s’en va, laissant derrière lui les loques d’un semblant de la moitié d’un homme dont l’ombre le nargue l’exècre s’en détache et va te rejoindre.
Reviens.
Je rentre chez moi, l’averse décrasse mon aversion, je ne crois pas que je serai capable de ressortir un jour. R. voudra peut être prendre le vélo, il ne me servira à rien lui aussi.
Je ferme la porte, les fenêtres, les stores, allume la chambre, la cuisine, la sale de bain, la télé, actionne le ventilateur, déplace le lit et le bureau contre le mur, ménage un espace au milieu de la pièce où j’étale tous tes dessins par terre, ma pyromanie refait surface, le téléphone sonne, je décroche, S. qui déconne à l’autre bout du fil, Gypsy pleurant à côté, je raccroche, prends un bain, ouvre les stores, les fenêtres, éteins la lumière, la télé, débranche le ventilateur, m’allonge sur le lit.
Un courant d’air s’amuse à faire voleter tes dessins un peu partout, et leurs chuchotements gémissants en cette nuit d’été, lourde et silencieuse, s’éparpillent puis s’amassent et s’imposent progressivement dans l’autre côté du lit.
Ma main se tend et je la retiens à temps.
Mes paupières somnolent.
Je m’endors, les pensées en liesse, le cœur haletant, le membre dressé et le sourire aux lèvres.
Je n’ai plus peur du creux dans l’autre côté du lit.