Algerian History X .3

Publié: 23/08/2013 dans Algerian History X

Dans la famille de 3ammi Dahmane, tous les garçons faisaient des études de droit avant de rejoindre l’atelier de couture du grand-père maternel, et toutes les filles qui ont eu leur bac finissaient dans des bureaux administratifs à cultiver un caractère morose et des enfants désolés. Celles qui n’ont pas eu leur bac pour la première fois ne le refaisaient jamais, se mariaient très jeunes et élevaient leurs rejetons dans la propreté et la bien-pensance.
3ammi Dahmane épousa une cousine qui n’eut pas son bac. Elle lui donna quatre garçons puis cessa de s’épiler. Du moins, c’est ce que N. pensait.

Trois mois qu’elle ne mit pas le pied dans cette longue et étroite pièce vaporeuse et le spectacle des tissus pluricolores pluritextures jonchant les étagères, de l’unique machine à coudre vieille comme le monde mais capable encore, tournant la roue du destin de son maitre sans relâche, des autres machines silencieuses pas si vieilles que ça et pas jalouses pour un sou, de l’énorme coffre en bois renversé et sans couvercle dégueulant un amalgame de sachets pluritailles plurinocifs pour l’environnement (mais non, elle s’en foutait), sur lesquels l’on a épinglé des bouts de papier portant des noms tracés d’une écriture étonnamment élégante et référant chaque sachet à sa propriétaire, ce spectacle enfin était presque attendrissant, si ce n’est que les noms n’étaient que de simples diminutifs ou surnoms, simples mais parfois très complexes, comme Papichatov Ninaf ou bien Amirata Xoxo.
Jalouse pour cent sous et cent sachets, elle sourit tout de même. La seconde devait forcément appartenir à cette « génération 2.0 », le xoxo étant destiné à un homme réservé et pourtant désirable, un homme qui n’y voyait que du feu.

Dahmane toussota. Elle pensa quelque chose comme « Dahmane toussote ! » tout en s’apercevant de sa présence. Elle pensa encore qu’elle ne précéda pas Dahmane du fameux 3ammi et que l’ôter en vrai ôterait entre eux deux toute haie faite de passiflores, n’en laissant que les fruits.
Elle pensa tout cela et le pensa en images, demeurant silencieuse telle une demeurée et rougissant par conséquent.
Le couturier réprima un sourire amusé et elle eut envie qu’il la culbute de sa bouche moqueuse en lançant un « Quelle sotte. »

N. s’avança, salua, pétrit de la politesse et du charme dans des verbes mouillés et sourit, avec les dents cette fois.
Dahmane (le 3ammi ayant déserté) écoutait, regardait, tendait l’oreille et dévorait des yeux.
Il avait un nez fin, droit et légèrement aquilin.
Il s’habillait sobrement, avec une négligence qu’on aurait crue calculée. Ses manches toujours pliées vers les coudes et son pantalon n’avalant jamais sa chemise.
Il avait un français chic, très correct, ne roulait ses r que circonstanciellement et ne les roulait donc pas avec elle.
Il avait des t qui précédaient des r et qui ne sonnaient pas comme des t arabes. Comme dans tomate ou table ou matelas. Ça faisait russe, ça faisait franglish, ça faisait trop raffiné et ridicule et drôle et merveilleux.
C’était Ferré chantant C’est un barmaid qu’est ma darling.

Elle aimait ces détails et les aimaient à mourir. Deux fois. Trois fois. Quatre fois.

Dahmane reprenait ses mesures, elle droite et embarrassée sur un socle en marbre, lui accroupi à ses pieds, demandant si la longueur lui convenait et réprimant le même sourire amusé, qui se fit bientôt un peu distant, un peu fatigant.
Il se releva, la submergeant d’un parfum boisé, presque féminin. Elle se sentit telle une chatte près du feu et qui refuse de ronronner parce que le feu est celui des voisins.
Il entoura sa taille d’un mètre où des chiffres attentionnés ont appris à se faire discrets, soucieux de ne pas ahurir une masse vibrante qui se pensait ferme.
Dahmane s’attarda sur sa taille. Ses mains n’effleuraient jamais. Elles gardaient toujours un centimètre respectueux entre la passion et l’envie.
Il lâcha le mettre, vérifia quelque chose dans son agenda et remesura sa taille. Elle détesta les chiffres à cet instant. Ils devraient être aussi délicats en cachant que flagrants en flattant.
Dahmane s’affairait autour de ses hanches. Il avait froncé les sourcils. Il n’avait pas l’air de savoir ce qu’il voulait faire.
Sans lâcher les bouts, il fit remonter la boucle formée par le mètre en réduisant son diamètre, dans un mouvement très lent, obsédant.
La boucle arrivait à sa taille et Dahmane continuait à serrer. N. s’affola. Dahmane serra encore. Elle fixait sa toison où des cheveux blancs se bousculaient, honteux de leur précocité et honteux de leur honte.
Dahmane congédia le centimètre diplomate avec la même lenteur obnubilée. La passion était nerveuse, maladroite, elle tremblait, regardait à gauche puis à droite et n’osait traverser l’envie.
L’envie ignorait la passion. Elle regardait toujours les cheveux de Dahmane. Elle savait son ventre plat et son creux de taille aux glissades vertigineuses.
L’envie gloussait d’orgueil.

N. ne pensa pas même un instant à l’autre.
L’autre qui attendait qu’elle rentre pour redonner à sa peau des couleurs et des baisers électroniques.

 

 

[Mais aussi sur : Oxymore. Xoxo.]

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