Ferrero.

Publié: 27/05/2013 dans Uncategorized

Elle le regardait et ne voyait que sa bouche.
Sa main caressait machinalement le velours fatigué du divan paternel tandis qu’elle se rendait compte de l’engourdissement qui gagnait peu à peu sa jambe gauche, repliée sous ses fesses depuis une heure déjà.
De son pied droit, pendant hors du parallélépipède verdâtre, elle effectuait des petits mouvements de va et vient qui se prolongeaient jusqu’à son quadriceps, imprimant sur son autre pied ankylosé d’agréables sensations de fourmillement.
Il parlait toujours, assis en tailleur et le dos voûté, son regard oscillant tel un pendule au rythme du pied de son acolyte.
« C’est fou. Il a l’air de subir une hypnose et c’est moi qui suis effrayée. »
Il disait avoir dépassé le point critique. Pour la huitième fois.
« Son absence est remarquable. Même pas besoin de dissimuler tout ce qui est supposé sonner faux, puisque tout ce qui est supposé n’existe plus.  »
Elle regardait toujours sa bouche. Ses lèvres, d’une pâleur marmoréenne, ne se permettaient pas de s’attarder sur les phonétiques obliques, la peau de sa chair inférieure risquant de craquer noyant ainsi la fissure de sapidité salée.
« Sa bouche ressemble à une bonbonnière avec, dedans, sa voix en millier de boules de Ferrero Rocher. Le couvercle se relève pour libérer une armada de petits soldats sphériques se voulant durs et rugueux et qui trébuchent sur les lettres, en ravalent d’autres et sautent les signes de ponctuation comme on sauterait des vierges de guerre. Petits barbares sans égards aucuns.
Ils roulent vers moi, de Charybde en Scylla, chantonnant des syllabes québécoises et s’effritant à mi-chemin, et certains, cœurs d’artichaut à fleur de leur première couche de noix, vont se fracasser contre son nom quand il parle d’elle et croit que je n’y vois que du feu, et moi je les vois se briser en éclats et saigner de leur liqueur noire et épaisse, et je les vois mourir d’amour, de celui qu’ils pensaient avoir si bien comprimé sous leur inconscience crémeuse, et je les vois rendre leurs âmes-noisettes qui viennent rouler parmi les plus résistants des soldats, les disperser les hanter les habiter et rouler toujours vers moi et finir gisants à mon pied-carillon en un bouillon de mots dont les voyelles ont fait naufrage. »
Depuis son nom et quelques paragraphes, sa voix n’est qu’une série de frémissements enrobés de soupirs. S’il s’arrête, il ne saurait reprendre et ses soldats, ne sachant d’où déferler, enverront une infanterie quérir le bout d’émotion dont il est toujours capable, fait prisonnier sur son territoire cardiaque nationalisé muscle lisse sans autres attributions honorifiques, remonteront le long de sa gorge, contourneront ses sinus et se reposeront au bord de ses yeux, quand Emotion, captif suicidaire par atavisme, explosera les pauvres soldats et fera couler leur essence dans la plus proche rivière, caroncule lacrymal inespérant cette humidité depuis longtemps oubliée.
Alors lâche comme tout, il ne ferma pas le couvercle.
« Il commence sérieusement à m’exaspérer. »
Elle interrompit le mouvement de son pied condamnant par le même fait le regard du parleur à l’immobilisation.
Il ferma les yeux, se soustrayant à l’aimantation de cet organe qui faisait tache opaline sur le vert bouteille de leur reposoir. Elle voyait des bêtes gonfler et remuer sous ses paupières et ses paupières s’ouvrir et les bêtes la fixer de leur jaune éteint, un peu animal. Elle prit de plus en plus peur et sa main qui caressait froissait maintenant, sa jambe sous ses fesses devint douloureuse mais n’osant la déplacer, elle reprit ses ondulations pédieuses faisant frotter sa rotule contre le velours, l’empreignant d’une teinte plus foncée.
Dans un murmure, il demanda si elle comprenait et, lentement, détachant ses yeux des siens, il vint les reposer sur la clarté oblongue qui évoluait dans une régularité obsédante.
Les frottements continus enfiévraient sa peau patellaire et faisaient accroitre son malaise, mais aucune suspension n’était permise. Elle ne pouvait souffrir qu’il la regarde sans la voir de ses deux monstres semi-voilés de paupières lourdes et tombantes.
Repensant alors aux boules de chocolat agonisant à son pied, elle s’imagina les écrasant un à un contre le tissu complice dans lequel s’enfonçait de plus en plus sa cheville, et de plus en plus vite, l’autre battant la mesure du regard et de la voix, son dos sinistré manquant de s’affaisser sur les quelques décimètres carrés le séparant de son objet de convoitise.
« Il n’a même pas attendu une réponse. Je suis une valeur acquise. De la génoise pralinée trouvée languissante chez le libraire du quartier et qui pourrissait toute seule et qu’il fallait repêcher parce qu’elle se mangeait encore et qu’il emporte chez lui, et qu’il dépose indélicatement sur du papier à lettre usé sentant la putréfaction ; et quand la génoise découvrant à la huitième page l’amour-avorton se scandalise monsieur l’emballe dans du papier cristallin lustré glacé poli et prévenant ; et quand monsieur se découche de ses couches de cristal dont il part la nuit garnir la tombe du passé, madame génoise a des crises de brisure et des envies d’écoulement en dessous de la porte ; alors monsieur la reçoit dans du papier Q qu’il hache menu menu y rajoute ses noisettes déterrées aux siennes grillées y verse de sa crème laiteuse mélange pétrit laisse cuir à petit feu et en fait du papier mâché imperméable dont il empaquette son cœur morbide. »
Il se redressa soudain. Son regard ascendant caressa son membre inférieur tanguant, s’arrêta à son entrejambe molletonné dans du blanc stratifié et, dégageant sa voix rocailleuse du brouillard des soupirs qui l’entouraient, articula en titubant : « Je te veux. Toi. »
Le membre inférieur tanguant cessa de tanguer.
Elle réprima un sourire.
« Il envoie donc ses soldats les plus ivres s’attaquer à mon territoire enneigé, trop frigide pourtant pour ses boules de noix, bien frigide peut être pour mieux les conserver.
Ils se bousculent, ces soldats sphériques chancelants, arrivent en tornade à mon mont de Venus sacré des cieux et des terres, mais eux, profanes habitués et sans scrupules, dégringolent du haut de leurs bouches friandes de bassesse ; et j’ai cru mouiller au té-au-i de « Toi », trois boules de Ferrero en feu chargées au canon de sa bouche et lancées à bout portant ; et j’ai cru dégouliner quand de mille secousses le barrage s’ébranla au contact de l’écho répétitif du té-au-i dans mes tympans ; et j’ai cru mourir noyée quand les soldats arrivèrent à la base du mont brandissant leur victoire prématurée au bout de leurs gaufrettes tranchantes ; mais les voilà s’empêtrant dans les derniers buissons du tertre, retenus par le feuillage conspirateur puis déportés dans un coup de reins majestueux, refusant toute forme de colonialisme aussi délicieux soit-il.
Et je crois revivre de mon entrejambe et de mon entre-lèvres. »
Et elle entrouvrit les lèvres pour cracher son haine-au-haine quand elle se rendit compte tout à coup qu’il parlait toujours, alors libérant sa jambe gauche, elle amnistia la droite de sa pendaison et la ramena sous elle, s’asseyant en miroir à celui qui lui faisait face.
L’autre se tut dès la première esquisse de la courbe féminine dénudée, il suivit l’évolution vertigineuse de ces deux muscles allongés et forts qui se mouvaient au ralenti, leur jointure formant deux bancs publics perpendiculaires à l’extrémité du parc verdoyant ; ses bêtes ensommeillées dressèrent la queue quand du bout de leurs pupilles dilatées elles firent l’ambition d’un nouvel habitat : la laine drue qu’un doigté coquin venait tendre sur la peau délicate des genoux revenait en boomerang plus haut encore, et les cuisses écartées tiraient sur le carré de tissu, jouant les poutres et soutenant la toiture de la grotte qui se formait sous des yeux avides et bestiaux.
« Cessez-le-feu.
Des Ferrero à perte d’ouïe.
Des Ferrero qui m’engrossent de chagrins et me grossissent d’aigreur.
Des Ferrero doux-amers moisis et désuets.
Des Ferrero fourrés d’enfer quand Ferré chante Ton Style.
Des Ferrero au pas de ma porte quand ce soir je lui textoterai mon Non et qu’au petit matin il viendra suppliant.
Des Ferrero dans ma cuisine quand dans son café je glisserai un somnifère ou deux ou trois.
Des Ferrero sur ma conscience quand je l’allongerai sur le divan et lui couperai une mèche de cheveux et entourerai la mèche d’un ruban et cacherai la relique sous mon lit.
Des Ferrero sous mon lit.
Des Ferrero voyeurs quand devant mon grand miroir je me dénuderai et me regarderai avec dans la main un bout de cire que je tordrai des doigts.
Des Ferrero glissants quand je m’enduirai d’huile d’argan pour que mes pores se referment.
Des Ferrero nageurs dans mon bain.
Des Ferrero exigeants quand dans mon tiroir à sous-vêtements j’en puiserai les plus beaux.
Des Ferrero disciplinés quand le lendemain j’attendrai qu’il s’éveille et me regarde et me désire et me prenne.
Des Ferrero à perte de sens.
Des Ferrero fumants.
Des Ferrero s’en allant.
Des emballages de Ferrero.  »

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