VIII

Publié: 24/08/2011 dans Abecedarium

Narcisse,
T. est morte.
Accident de voiture.
J’ai fracassé Gypsy de rage.
Je n’ai pas envie d’en parler.
J’ai vu beaucoup de monde à l’enterrement, reçu beaucoup de monde à la maison, n’ai pas reconnu beaucoup de monde, et beaucoup de monde, c’est beaucoup trop bruyant.
J’ai fini par coucher avec X., j’ai mal et j’ai besoin de toi plus que jamais.
J’ai des réponses et des questions. Mais aucune des réponses ne s’imbrique avec aucune des questions.
Je n’ai pas vraiment le choix : je peux me contenter des réponses et aller comme va le monde, ou étaler mes questions sans lendemain et risquer d’aller à contre courant. Dans les deux cas, tu ne figures pas alors à quoi bon se prendre la tête.
C’est drôle comment un choix antérieur peut annuler tous ceux qui viennent après, comment, à chaque tournant décisif, il envoie balader tous les calculs déjà faits parce qu’il ne peut y avoir plus grand regret, parce que la douleur est là et à son comble et surtout parce qu’on s’en branle un peu des conséquences et qu’on sait qu’on a vécu tout ce qu’il fallait vivre.
Et qu’on a cessé le reste.
Dans deux jours, j’expose mes peintures dans la Grande Salle du théâtre. Ça devait avoir lieu juste après la pièce de T. Maintenant, X. me propose sa piètre personne pour me tenir compagnie dans la noire solitude des coulisses en attendant le début de l’exposition. Mais le plus piètre de nous deux, le plus lâche et le plus en manque d’humanité, c’est moi. Je n’ai pas envie de tout annuler, j’ai peur d’être rongée par l’oisiveté, peur de me morfondre et de me complaire à me morfondre. Peur de faire antichambre et de me rendre compte qu’il n’y a personne pour me recevoir que moi-même. Moi-même que je n’aime pas trop.
Puis je pense à l’absurdité de ceux qui disent qu’elle « aurait aimé que tu tiennes bon, que tu le fasses en son honneur, elle aurait voulu ça, elle t’aimait tant ! ».
Et T. n’aimait personne. Elle n’avait plus le courage d’aimer, de s’attacher, de se faire du mal pour se sentir en vie. Elle n’existait qu’à travers ses personnages piétinant le bois de l’estrade et recueillant les applaudissements des spectateurs sans grand enthousiasme ; elle aurait aimé mourir sur scène, mourir vraiment, s’enrober dans un moment de complète absence terrestre et se relever par je ne sais quel miracle quand le rideau tombe, neuve et sans scrupules.
J’ai vu beaucoup de monde dans les coulisses, reçu beaucoup de monde à l’exposition, n’ai pas reconnu beaucoup de monde, et beaucoup de monde, c’est beaucoup trop bruyant.
J’ai fini par recoucher avec X., j’ai mal et j’ai besoin de toi plus que jamais.

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commentaires
  1. De plus en plus magnifique *__* Je me répète assez souvent mais CHAPEAU!

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