IV

Publié: 09/08/2011 dans Abecedarium

Narcisse,
Tu me manques toujours. Et tu me manques toujours autant.
Il y a ce je ne sais quoi de tragique et de sinistre dans le regard des gens heureux dans le malheur que leur inflige l’amour.
Ils le subissent dans une sorte de complaisance muette et résignée, enfermant à double tour leur être abîmé à la hache du temps dans le tiroir des oubliettes, avec juste au-dessus, ouvert, celui des souvenirs inconsolables figés dans les sourires toujours similaires et répétitifs, les manières hésitantes et modérées, la respiration calculée de ceux qui ne se permettent d’excès que dans la mesure où il attise la relique insensée qu’est devenue une passion des temps passés.
Du moins, c’est tout ce que m’inspire T., belle enfant que le monde n’a pas ménagé, et qui fait fi du monde et de ses habitants.
Par un commun accord, elle a quitté son homme car ils étaient très heureux l’un avec l’autre, mais aussi heureux l’un sans l’autre, chose que je ne crois pas mais je m’abstiens de tout commentaire. Quoi qu’il en soit, ils ne se trouvent pas indispensables l’un pour l’autre et leur histoire ne finit pas de finir, bons amis qu’ils sont devenus, et bons menteurs qu’ils apprennent à être.
Elle crèche chez moi le temps de s’en remettre, même si elle prétend qu’elle n’a de quoi se remettre, et je ne saisis toujours pas en quoi l’indispensabilité de quelqu’un est essentiel à notre bonheur, si bonheur il y a.
Elle mourra aussi incomprise qu’elle est née vierge. Comme nous tous.
Il faut croire qu’elle ne m’épargne pas non plus. La clandestinité de mes actions l’irrite, elle prétend qu’on peut gâcher ce qui a pu être le plus beau d’une existence, en amocher le reste mais procéder dans assez de vacarme pour que l’on puisse dire plus tard que l’affaire est d’ordre publique, qu’elle est classée dans bien des esprits alors pourquoi pas le nôtre. Du vacarme reposant.
Mais hypocrite à souhait.
T. est comédienne dans une petite troupe qui fait ses premiers pas dans le théâtre de la ville. Elle ne sait être authentique et vraie que sur scène. Tout le reste n’est que chichis frauduleuses et préfabriquées. Une vie de pacotille.
Que je partage quand même.
Elle jouera bientôt l’un des rôles principaux dans la pièce de Sartre : Huis-clos. Il me souvient que tu lisais La Nausée, peu importe si tu as aimé le livre, le fait est de savoir si tu as aimé les bribes de nos vies exposées à bout portant au tournant de chaque page. Il fut un temps où nos pensées se saisissaient au vol, nul besoin de signes et de petites notes.
J’écoute mon amie délirer dans son sommeil, ses rêves se projettent dans son charabia de rejeton mal-aimé et on pourrait presque l’inculper pour génocide contre sa propre personne.
Les rêves sont des traîtres exquis. Mais les miens ne me trahissent pas, c’est à peine si Morphée les autorisait à m’approcher.
Demain, j’irai déposer une plainte contre le tapage nocturne que font tes souvenirs dans ma boîte crânienne.

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commentaires
  1. J’aime énormément tes trois derniers articles. Mais à chaque fois que je lisais et que j’allais commenter mon ordi beuguait, va savoir pourquoi.. T_T
    Bon bref, j’espère que cette fois ci sera la bonne :p

    Dans l’ensemble, j’aime bien l’histoire. Toute cette jalousie cachée par du « jmenfoutisme » au premier article, puis comment elle devait être déçue après avoir su que ses ballerines ont été données. Mais le meilleur est la dernière phrase du dernier écrit *____*

    Bref bref, j’attends la suite en bavouillant *ç*

  2. Filoselle dit :

    Ah, ça fait toujours du bien de voir qu’on nous lit encore ! Merci énormément !
    J’espère que le reste te plaira autant 🙂

    Pour ce qui est des ballerines, elle n’est pas au courant. Elle ne le saura probablement jamais, parce que, même si ces écrits ont l’air de relever d’un roman épistolaire, il n’en est rien.
    Ce ne sont pas des lettres, mais les bribes des pensées des deux personnages, sélectionnées et exposées parallèlement de sorte que le « thème des pensées » corresponde. (J’en parle comme s’ils existaient vraiment 😛 )

    Mais enfin, tant que je n’ai pas mis fin à cette histoire, qui sait ce qui arrivera par la suite 😉

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