II

Publié: 03/08/2011 dans Abecedarium

Narcisse,
Tu me manques.
Cruellement.
Le mot est gros, grand, incongru, grotesque, et ça te chagrine.
Mais tant pi, tu me manques.
Il fait beau. La pluie est chaude, le vent doux, notre petit nuage, là haut, n’a pas bougé, et ça me fait un creux là où tu sais. Un nuage si frêle, si léger, si narquois dans le regard qu’il me porte n’a pas bougé, or, nous, si.
Je ne sais pas ce que tu deviens. Je ne veux pas savoir.
Hier, O. m’a appelé. Il a dit que tu as eu un accident, que tu en es sorti indemne, qu’une jolie fille t’a rendu visite à l’hôpital et qu’elle t’a embrassé.
Non, je ne veux pas savoir.
Je ne vais plus aux parcs. Le printemps arrive, les mamans promènent leurs gosses dans les allées avec cet air allègre qui sied si mal à des femmes dont les maris infidèles ne le sont que par pure lassitude.
Et les couples. Sur les bancs. Tous regards, mots, caresses, promesses confondus.
C’est dégueulasse.
Quand les fleurs éclosent, une machination immonde se met en marche. Les sens sont en éveil continu ; des odeurs corporelles divergent, convergent, se croisent, s’unissent, procréent ; le trafic émotionnel explose et on fait nos petites affaires d’amour et de passion dans les coins de rues, contre des murs nus ou habillés, qu’importe puisqu’on est nu et les corps en biais.
De cette saison, seules les fleurs périssent, mes sens restent en torpeur et j’ai pitié pour les murs.
Tu te souviens, le chat que nous avons nourri chez madame P., celui qui n’a que trois pattes, je l’ai retrouvé. Je ne sais pas si c’est vraiment lui, mais j’essaie de m’en convaincre. Je lui ai donné à manger, essayé de le baigner mais il s’est noyé.
Je l’ai enterré dans le jardin des voisins, comme je n’en ai pas. Leur petite fille vient déposer chaque début de semaine des cataires sur la motte de terre sous laquelle il pétrifie.
C’est con. On arrive à noyer ce qui ne nous appartient pas, mais ce qui nous est propre échappe à notre volonté.
Quatre verres et mon dégoût ne se rend toujours pas.
Quatre verres d’eau minérale. Je me trouve grosse, je creuse mes joues quand on me prend en photo, je porte des robes à fleurs qui m’arrivent aux genoux, tu me trouveras moche et ne me reconnaitras même pas.
Demain, j’ai cours de secourisme. Ah oui, parce que je prends des cours de secourisme, et ça me sauve. A moitié.
L’autre moitié, c’est un peu comme le bout de pâtisserie qu’on laisse derrière nous dans les cafés, faute de temps, et certainement le plus délicieux.
Prends-en soin, mets-le sous ton oreiller, ou dans le placard où il y a toujours (je suppose, j’espère) mes ballerines blanches, ou sur la télévision. Mais la fille qui t’a embrassé dans l’hôpital risque de le voir et se fâcher, et puis, moi, je ne reviendrai pas le chercher.
Jette-le.

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