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Publié: 23/08/2010 dans Laïla

Laïla est daltonienne. Son état est grave, elle voit en niveaux de gris, comme dans un film noir et blanc.

Le jour où on le sut, son père tint le coup, sa mère fit une crise nerveuse et depuis, elle est diabétique. Mais Laïla ne s’en sent nullement coupable. Du haut de ses huit ans, elle a compris que seule la destinée est fatidique ; le destin, lui, c’est un peu comme un livre de coloriage, et quand bien même elle ne saurait quelle couleur mettre, et où et pourquoi, elle pourrait ajouter des détails, en effacer d’autres, arracher les pages déplaisantes et fixer des signets sur ses favorites en en prenant bien soin.

Elle a compris aussi que la vie est bourrée de méchants, que le bien ne triomphe pas toujours, que les enfants ne naissent pas du nombril de leurs mamans, ainsi que le fils des voisins n’est qu’un enfant adoptif.

Un certain matin d’un automne tardif, elle alla au jardin publique se promener avec son père. Elle joua à cache-cache avec des enfants de son âge, s’écorcha le genou en tombant d’une balançoire, et fit la connaissance d’un ami imaginaire.

Lumière était un garçon très calme, très gentil, et toujours souriant. Il la faisait rire jusqu’aux larmes, et quand elle se sentait triste et seule, quand elle pensait que la vie était trop injuste, il trouvait toujours un moyen de la consoler.

Laïla ne savait pas grand-chose à propos de Lumière. D’ailleurs, elle s’en foutait. Il disait qu’il était beaucoup plus grand qu’elle, qu’il venait d’une ville très lointaine, qu’il était là pour l’aider et qu’il fallait garder leur amitié secrète. Et ça l’arrangeait. Il ne parlait jamais de ses parents, de sa vie dans son ancienne ville. Il ne mangeait jamais, ne buvait jamais, et les gens passait à travers lui comme s’il était invisible, inexistant, comme s’il était lumière…

Laïla ne comprenait pas pourquoi ils n’étaient pas comme tout le monde, Lumière lui, ne comprenait pas pourquoi fallait-il qu’ils soient comme tout le monde.

« Chaque être est une exception pour Dieu. Cherche en toi ce qui fait que tu sois si différente des autres, c’est cette différence même qui fait que les gens s’entendent, se complètent ».

Un peu plus tard, dans la soirée, quelque chose arriva, et Laïla comprit qu’entre elle et Lumière, il n’était pas seulement question de complémentarité, il était question de fusion.

Toujours du haut de ses huit petites années d’innocence et de naïveté, elle a su saisir l’essence même de leurs êtres : il était la pensée et elle était l’action.

De natures très opposées, la fluidité de son ami coulait en elle pour se solidifier et devenir quelque chose de concret, de palpable, quelque chose qui pourrait évoluer depuis son monde à lui, fictif et abstrait, parallèle au monde bien réel de Laïla, pour prendre forme en ce dernier.

L’impact était intense et la fillette ne s’en rendait pas compte. La projection de cette fusion s’étendait bien au-delà des repères spatio-temporels, mais elle était trop occupée à faire la part des choses dans sa petite tête pour s’apercevoir des changements troublants en train de s’opérer discrètement dans sa vie.

La nuit, quand Lumière lui souhaita bonne nuit et fut englouti par l’obscurité du placard, Laïla, toute excitée, relata son aventure dans le petit cahier rouge lui tenant lieu de journal intime.

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